DANA GORDON
--- POUR UN CINEMA À L’ÉCHELLE HUMAINE

       
        by Christian Pellet
                Anthology Film Archive
                March, l990
                New York, New York

This essay was written for the 1990 retrospective exhibitions of Dana Gordon’s films at the Filmoteca de Catalunya, Barcelona; Filmoteca Espanola, Madrid; Arsenal Kino, Berlin; Dusseldorf Film Institut; Filmmuseum im Stadmuseum, Munich; and the National Film Museum, Brussels.


En sa double qualité de peintre et de cinéaste, Dana Gordon s’intéresse à des mécanismes perceptifs complexes et restitue avec ingéniosité leurs spectaculaires articulations. Le seul long-métrage qu’il a realisé porte le titre de PARADISE SPY (1978), qui nous indique quelques-uns des fondements de sa démarche. D’abord, le terme de voyeur, si souvent employé pour tenter de cerner les vagues perversions qui animent les cinéastes, aurait tout avantage d'etre remplacé par celui moins trivial d'espion, dont la fonction est de restituer toute information susceptible d'aider à une connaissance de l’objet étudié. Chez Gordon, c’est le cinéma qui est appréhendé et, dans l’élan épistémologique qui est le sien, il lui appartient de nous faire entrevoir les splendeurs situées derrière l'apparente mouvance des choses.

En filmant, Gordon interroge la fonction du geste. Ce qu’il voit est livré avec une insistance émouvante au spectateur qui, du coup, en fait l’expérience aussi bien que l’analyse, jusqu’à un degré d’intimité qui en modulera sa perception, selon une technique qui rappelle l’exhaustivité visuelle de Michael Snow, mais également les audaces narratives de Godard, dont Dana Gordon se réclame.

Cette action a pourtant ses limites: "the work is intended to be unknowable except in the act of experiencing it," précise le cinéaste qui mesure ainsi les étendues de son pouvoir; ni pédagogue, ni démiurge, il relativise la puissance monoculaire de la caméra qui, d’habitude, on le sait bien, nous place dans la perspective et le confort des dieux. Renonçant aux voluptés d’une kinesthésie surnaturelle ou surhumaine, le spectateur doit opter pour un effort de concentration qui, je crois, Ie replace dans sa dimension véritable.

Le cinéma de Dana Gordon a cet avantage de plonger son consommateur dans une réflexion constante, voire interminable, sur la nature du processus dans lequel il s’est engagé en s’asseyant devant l’écran. Il n’aura de répit qu’en tentant, avec l’auteur, de faire le tour de la question. Il importe que l’un et l’autre soient mus par une foi en l’art cinématographique comme forme exigeante de communication. Gordon se montre d’ailleurs parfois impitoyable: brutalité de l’entraineur de boxe, qui ne peut pas toujours nous préparer à parer tous les coups sous lesquels pourtant il nous place.…

De plus, c’est un cinéma de portée intimiste, issu d’un rejet des structures narratives conventionnelles ou industrielles que la culture audio-visuelle américaine à malencontreusement heritées de la litérature du XIXème siècle (un ressentiment que Gordon partage avec un certain nombre d'auteurs européens aussi bien qu’avec les cinéastes indépendants américains dont il avoue pourtant vouloir aussi se détacher).

Il est d'autant plus intéressant de voir aujourd’hui les oeuvres que Gordon à realisées entre l966 et l978 que l’on s’est vraisemblablement re-empêtré —- heur ou malheur —- durant les années 80, dans les formes narratives dénies: Ie retour du refoulé?

Non pas que Ie travail de la génération rebelle ne fasse que fonction de document (le terme est un peu froid), mais parce que la nature experimentale de ce cinéma, contemplé rétroactivement, nous offre l’immersion inestimable au sein d'une dialectique émotionnelle de nos perceptions saturées. YOU CAN'T ALTER FACTS BY FILMING THEM OVER WITH DEAD ROMANCES, qu’il tourne en l974, illustre cette problématique; il s’agit d’un film en trois parties d'égale durée (Ce qui indique peut-être l’impossibilité de hiérarchiser l’importance des trois aspects de l’art cinematographique dont l’oeuvre traite):
Le cinéma comme documentaire.  Ici, le caméraman filme simultanément avec deux objectifs qu’il porte en se deplaçant. Tout en commentant son action, il superpose les deux prises en les montant "concentriquement." Son champs de vision, qui devient le nôtre á la projection, aspire à la totalité. Cette prouesse aboutira à une impasse.…
Le cinéma comme narration fictive. Là, une succession de plans immobiles (ou plutôt de sujets photographiques fixes sur lesquels la caméra glisse en les parcourant) échafaude une sorte de grand rassemblement des temps et des lieux, que l'auteur ramène invariablement à lui-même. Une vie en quinze minutes avec encore le temps de longs silences. Le narratif oscille avec délicatesse entre l’autobiographique et le narcissique. Le début et la fin convergent en une imagerie similaire; point de cycle a proprement parler mais une mythologie et une cosmologie aux contours souples et arrondis.
Le cinéma comme performance. Sur un texte de Lenny Bruce, comédien et poète héroïque des sixties que la censure américaine a fonci
èrement castré, le cinéaste passe devant sa caméra, immobile. L'écran partagé en deux le restitue vêtu à gauche, nu à droite, récitant dans la même posture et en canon.…

Le film sur toute sa longueur joue sur la notion de simultanéité. La simultanéité des apparences et la multiplicité des "pistes conceptuelles," comme dit Gordon. L’effet est saisissant. Ces pistes que l’auteur emprunte—pas tout à fait au hasard, c’est le propre de son approche expérimentale—sont autant de moyens de titiller avec malice les parties poreuses de nos perceptions engourdies. II va plus loin: il confere de la sorte une tonalité aux humeurs qui peuvent jaillir de l’instant. En ce sens, Dana Gordon nourrit une parenté avec des cinéastes comme Tati (dont il ne revendique pas les intentions comiques), Rivette, Resnais, dont les personnages cherchent à révéler les liens inextricables qu’ils entretiennent les uns avec les autres; on songe aussi à Cocteau: "Puisque ces choses nous dépassent, feignons d’être les organisateurs…."

L’éloquence mise à part, ce que Gordon a en commun avec ces auteurs, c’est cette qualité poétique de faire surgir l’émotion des plus petites choses. II y a tout de même quelque chose de déroutant à se retrouver ému devant le depouillement volontaire du cinéma expérimental, ou devant l'austerité scénique de ce que fut alors le cinéma dit d’avant-garde. Où se situe la source de notre fascination pour un art qui témoigne de tant de retenue, ou tout se fait dans un souci méticuleux d'adéquation des échelles? Pour Gordon, la prise de vue est une "unité de pensée dans un champ de pensées" non distinctes de prime abord des émotions. Comme marque d’une durée relative, elle nous touche avec une régularité que vient pondérer notre concentration. Et comme l’auteur n’est pour ainsi dire jamais recroquevillé sur une contemplation narcissique de son art, il y a, à chaque moment du film, place pour notre participation émotionnelle: l’oeuvre est ouverte dans son integralité à notre emprise perceptive.

MOVIE SET THEORY, A UNIVERSE OF DISCOURSE, A TABLE OF CONTEXTS (1976) est à cet egard le film le plus "disponible" que je connaisse. Point d’artifice pour nous distraire; point de virtuosité pour nous épater. Juste une sobriété de tons pour servir la cause analytique de l’auteur, qui oeuvre cependant comme metteur- en-scène: chaque mouvement est évalué, dirige jusqu’à ce qu’il échappe, sous nos yeux, à son contexte. Dèslors, le moindre bruissement devient un évènement dont on ne peut prouver qu’il ne provoque pas des cataclysmes à l’autre bout de l’univers.

L’influence du cinéma-vérité sur Dana Gordon est irréfutable; il s’en est nourri, puis, sans doute tenté par des prolongements poétiques que cette tendance fait avorter, il à cherché dans une transfiguration du réel le terrain d’une pratique cinématographique plus originale; je pense notamment à deux de ses films: PERUGIA AMBULAMATOGRAPH et VAUDEVILLE (1973-75). Là, la fidelité du regard (cette adéquation des échelles dont il était question jusqu’alors) dérape. Le mouvement s'accélère, la vision opte pour une forme presque hallucinatoire. Le burlesque apparaît. On saisit la possibilité physiologique, pour le spectateur, de transcender quelques-unes de ses routines perceptives. Il n’est plus depouillé de ses capacités au delire visuel. Dans le premier, il est livré aux frénésies de la vitesse, en arpentant le pavé ancestral de la cité italienne; dans le second, il est le témoin d’un rituel iconoclaste. Il est comme dechiré entre l’ivresse et le vertige. On regrette d’ailleurs de ne pas être pousse encore plus loin dans la démesure. Il y à un petit côté jouissif et frustrant à la fois dans l’essoufflement que provoquent ces films. Us constituent également des reflexions intéressantes sur la notion de gravitation, puisqu’ils restituent la violente et irrésistible inertie des éléments qui nous entourent, un thème négligé par le cinema qui, par son principe même de fonctionnement et par le rapport physique qu’il institue entre l'écran et l’oeil épargne au spectateur toute préoccupation de pesanteur.

BOSTON TRANSFERENCE (l974) nous plonge également dans cette problématique par Ie truchement du signe. Cette fois, Gordon utilise avec habileté (et humour) l’univers de la signalisation routière pour interroger les fondements de la communication. C’est une oeuvre brève mais dense.

Inutile de viser à une description exhaustive de l’ensemble de l’oeuvre. C’est que Ie repertoire de Dana Gordon est inépuisable, quoique fermement défini. Il est à la fois un anatomiste consciencieux et un artiste audacieux. Avec une remarquable économie de moyens, il a parcouru les sentiers non encore battus, parfois à peine battables, du cinéma experimental. Il est d’ailleurs surprenant qu'il ait pu le faire en solitaire, tout ce chemin. Malgré les multiples parentés que son travail entretient avec l’art du XXème siècle, je ne peux m’empêcher de considérer l’isolement dans lequel son oeuvre s’est developpée.  Un isolement sans doute salutaire.…Gordon pousse l’indépendance artistique jusque vers ces confins ou parfois le pain vient à manquer, comme Ie sentiment de stimuler la curiosité d’un public attentif.